Si Hank Paulson n’avait pas encore perdu tous ses cheveux, il serait sûrement en train de se les arracher en ce moment même. Le secrétaire au Trésor américain a dû penser que le sauvetage de Fannie Mae et Freddie Mac, les deux principales sociétés de refinancement hypothécaire du pays, redonnerait confiance dans le système financier. Mais la reprise n’a duré que 24 heures, avant que les investisseurs ne fixent leur attention sur Lehman Brothers, une banque d’investissement en proie elle aussi aux troubles. M. Paulson devrait être récompensé pour ce sauvetage. La société devait être soutenue pour éviter le chaos sur le marché de l’immobilier; Fannie et Freddie ont fourni environ 80 % des prêts hypothécaires cette année. En prenant les devants, le Trésor a soulagé la Réserve fédérale de sa pression. À juste titre, la structure « de mise sous tutelle » garantit à tous les coups le départ des directeurs généraux et des difficultés pour les actionnaires. Assurément, les porteurs d’obligations (qui comprennent des banques centrales étrangères) ont été protégés le gouvernement l’a promis et une nation débitrice ne peut se permettre de contrarier ses prêteurs.
De notre point de vue, les deux sociétés auraient dû être nationalisées en juillet dernier, et la nouvelle structure aurait dû avoir pour projet soit de réduire, soit de séparer Fannie et Freddie, pour qu’ils ne retiennent plus jamais le contribuable en otage (bien que ce ne soit pas le cas actuellement, en raison de la crise du marché de l’immobilier). Il n’y aura aucune réduction avant 2010, un répit qui laisse la porte ouverte au Congrès pour agir à son gré. Par le passé, les démocrates ont fait entrave aux plans dans le but de ralentir les deux agences. Et puis il y a ce nouveau fonds servant à acheter des titres adossés à des créances hypothécaires dans le but de soutenir le marché. La première acquisition ne sera que de 5 milliards $, mais il s’agit d’un engagement financier indéterminé, ce qui est inquiétant. Une fois commencés, les achats auront du mal à cesser ; le gouvernement sera tenté de jeter l’argent par les fenêtres. Cette situation crée un précédent troublant : si le gouvernement peut acheter des prêts hypothécaires, pourquoi pas des crédits voiture ou sur carte de crédit ? Et s’il peut dépenser des milliards pour sauver Fannie et Freddie, pourquoi pas pour Général Motors ou Ford ? Les places boursières ont d’abord bien accueilli cet accord. L’effondrement de Fannie et Freddie aurait certainement engendré un chaos financier. En allégeant le coût des capitaux de financement des deux sociétés, ce sauvetage devrait aussi faire baisser les taux des prêts hypothécaires pour les propriétaires de maisons en difficulté financière.
Bien que ce plan ait anticipé un Armageddon sur le marché de l’immobilier américain, il ne résout pas tout. Des signes de stabilité sont là, mais trop de maisons sont à vendre et le nombre de défauts de paiement augmente rapidement. Plus de 9 % de tous les propriétaires d’habitation individuelle ayant contracté un emprunt hypothécaire ont désormais un mois de retard de paiement ou risquent une saisie. Les prix des maisons peuvent très bien encore baisser.
Dans tous les cas, la crise du crédit ne se cantonne plus uniquement à l’immobilier aux États-Unis. En Grande-Bretagne, en Espagne et en Irlande, les prix de l’immobilier sont en baisse. Le nombre de défauts de paiement augmente et touche de nombreuses catégories de dettes, de la propriété commerciale aux crédits à la consommation, en passant par les obligations de société. Le chômage étant en hausse aux États-Unis et la fragilité économique avérée en Europe et au Japon, les économistes débattent de ce qui peut être considéré comme une récession.
La crise du crédit provient de la finance. Mais le secteur bancaire et l’économie sont désormais enfermés dans une sorte de symbiose négative, où les mauvaises nouvelles concernant l’un font souffrir l’autre. Les défauts de paiement incitent les banquiers à restreindre la disponibilité des crédits, ce qui cause plus de défauts encore. C’est ainsi que le mal se répand. La prochaine épreuve pour le système l’attend déjà. Les banques ont passé l’année à consolider leurs bilans, mais après quelques pertes importantes, les investisseurs ont perdu leur appétit pour de nouvelles émissions d’actions. Les actions de Lehman Brothers ont plongé tandis que la banque d’investissement tentait, en vain, de trouver un investisseur extérieur, menant la société à présenter ses résultats et son propre plan d’urgence. S’il échoue, le gouvernement se verra-t-il forcé, comme avec Bear Stearns, de manigancer un rachat par un concurrent ?Il serait bon en théorie, de laisser une banque d’investissement manquer « d’encourager les autres » et de polir la réputation ternie de championne de l’économie de marché de l’Amérique. Mais étant allées si loin pour renforcer la confiance dans le système financier, les autorités seront peu enthousiastes à prendre ce risque. Cela n’arrange rien que les produits financiers soient aujourd’hui tellement complexes, car il est très difficile d’émettre même une supposition éclairée sur la valeur réelle d’une banque. L’économie mondiale peut s’en sortir tant bien que mal, comme elle l’a souvent fait par le passé. La croissance dans la majeure partie des pays en voie de développement est toujours soutenue. Par ailleurs, la baisse récente des prix des matières premières, bien qu’ayant été en partie provoquée par les inquiétudes pour l’économie, devrait représenter une aubaine. Mais le sauvetage de Fannie et Freddie et les peines de Lehman ne sont que les dernières épreuves d’une longue série à laquelle les autorités devront faire face dans l’année qui suit. Avec Fannie et Freddie, elles ont fini par passer le test avec succès. Mais elles devront probablement agir plus rapidement et de façon plus ferme la prochaine fois.